Clap de fin pour Sharepay : Quel avenir pour les agrégateurs de cartes ?

Le 31 Juillet, la Fintech Sharepay annonçait par email à ses clients la fermeture de son service. C’est donc le premier agrégateur de cartes bancaires français qui ferme le rideau après 5 années d’activité.

Dans son mail, la Fintech indique

« L’expérience Sharepay repose sur un modèle coûteux de débit sur carte bancaire, que nous ne pouvons plus soutenir. Comme beaucoup de startups, nous avons parié sur l’avenir. Nous pensions parvenir à réduire nos frais. Malheureusement, les solutions alternatives ne sont pas encore assez matures pour être mises en oeuvre. Nous sommes donc contraints d’arrêter le service. »

C’est l’occasion de revenir sur le fonctionnement de Sharepay et comprendre pourquoi ils indiquent que le modèle de l’agrégation (débit sur carte bancaire) est coûteux et non viable. On pourra s’interroger sur Curve et Max qui sont les 2 acteurs du moment ouvert au grand public.

L’offre et le fonctionnement de Sharepay

Découlant du fonctionnement de Curve, Sharepay a décliné l’idée en ne débitant pas une seule carte mais 2 cartes lors de chaque transaction réalisée avec la carte Sharepay.

Dans la pratique, chaque personne devait créer un compte Sharepay et y associer une ou plusieurs cartes bancaires. Après cette opération, il était possible de commander une carte Mastercard Sharepay et rejoindre un groupe en choisissant la répartition des dépenses réalisées avec la carte Sharepay.

Exemple d’un couple répartissant à 50/50 :

Lorsqu’un des membres du couple effectuait un paiement avec la carte Sharepay, automatiquement le système divisait en 2 le montant et effectuait le débit sur la carte bancaire de chaque membre du couple. Une dépense de 120€ était ainsi transformée en un débit sur la carte du participant A de 60€, et 60€ sur la carte bancaire du participant B.

Il était également possible ponctuellement d’indiquer que la dépense devait être débitée à 100 % sur une seule tête, on retrouve là le comportement basique disponible chez Curve et Max.

Une offre gratuite à son lancement

L’offre était gratuite de son lancement jusqu’en février 2018. Le 9 février, Sharepay annonçait à ses clients qu’à compter du 2 mars 2018, le service serait facturé à concurrence de 4.90€ par mois et carte Sharepay. La facture passait  ainsi de 0€/mois à 9.80€/mois pour un couple ayant 2 Mastercard Sharepay.

Ce changement de politique tarifaire était justifié par une volonté d’ajouter de nouvelles fonctionnalités dans le service, mais aussi couvrir les frais de fonctionnent. Logique, une offre à 0€ ne paye pas le salaire des collaborateurs.

Malgré ce positionnement tarifaire, Sharepay n’est jamais parvenu à trouver une rentabilité, conduisant ainsi à la fermeture du service.

Pourtant tout y était :

  • 15€ par parrainage
  • Aucun frais pour les paiements et les retraits même en devises.

Cela correspond à ce que propose Max à ce jour pour la partie agrégation d’ailleurs.

Le 30 septembre, ce sera le clap de fin pour Sharepay. Service qui fût racheté entre temps par Linxo, l’agrégateur de comptes.

L’agrégation, un modèle financier coûteux

Commençons par un petit rappel sur la rémunération des acteurs délivrant une carte bancaire.

Depuis le 1er juin 2016, tous les émetteurs de cartes au sein de l’Union Européenne ont vus leur commission (interchange) plafonnée à 0.20% en DEBIT (et PREPAID) et 0.30% en CREDIT.

Que votre émetteur (entreprise délivrant la carte) soit français, espagnole, anglais, roumain… il sera rémunéré de la même façon. Ce plafonnement avait d’ailleurs fait grincer les dents de nombreuses Fintech qui se rémunéraient avec des taux proches de 1%.

L’interchange est versé par la banque du commerçant (chez qui vous réalisez le paiement) à la banque (ou néo/fintech) ayant délivrée la carte bancaire.

Si on simplifie, quand vous réglez 100€ chez un commerçant, votre banque ne verse que 99.80€ à celle du commerçant et vous débite de 100€. Elle gagne donc 20cts avec une carte de DEBIT.

Cette simplification faite et ce rappel posé, revenons à Sharepay qui fournissait une Mastercard PREPAID.

L’exemple Sharepay en chiffre

Revenons à notre couple qui dispose d’une carte DEBIT chez BNP et d’une carte DEBIT chez Boursorama. Ce couple règle donc une transaction de 100€ avec sa carte Sharepay.

Sharepay gagne donc, sur cette transaction, 0,2% de 100€ soit 20 cts.

Lorsque Sharepay fait l’agrégation sur la carte Boursorama et BNP, cette fois Sharepay devient le « commerçant ». Sharepay va donc reverser une commission interchange à Boursorama et BNP.

Cela veut donc dire, qu’en demandant 50€ à Boursorama, Sharepay ne va percevoir que 49.90€. Pareil pour BNP, Sharepay ne va là encore percevoir que 49.90€.

Mais Sharepay avait gagné 20 cts lors du paiement. Ces 20 centimes servent donc à combler les 10 cts qui manquent à chaque paiement agrégé auprès de BNP et Boursorama.

A ce stade (si on supprime les frais à reverser aux partenaires comme Mastercard & co), on pourrait dire que c’est une opération blanche pour Sharepay.

Imaginons à présent que les 2 cartes soient en CREDIT (Débit Différé) : Sharepay est toujours à 20 cts de gain, mais cette fois il ne perd plus 0.20% à chaque transaction agrégée, mais 0.30%. La commission interchange sur les cartes de niveau CREDIT étant de 0,3%

Donc sur 50€, la BNP ne va reverser que 49.85€ et pareil pour Boursorama. Un déficit de 30cts pour les 2 agrégations. Sharepay n’ayant gagné que 20cts, cette agrégation coutera 10cts à la fintech.

Sharepay et les retraits

Il est important de rappeler que lorsque vous retirez de l’argent, la banque (ou le gestionnaire du distributeur de billets), va facturer votre retrait à l’établissement vous ayant délivré la carte. Ce n’est donc jamais gratuit pour votre banque, sauf si ce sont ses propres distributeurs de billets.

Pour faire simple, restons au niveau Européen et excluons les spécificités françaises. Donc au niveau européen, chaque retrait est facturé 1€ approximativement. Hors de l’Espace Économique Européen, on frôle les 2€ (on va rester sur 2€ pour avoir un chiffre rond).

Revenons à Sharepay ! Vous faites un retrait de 100€ en Europe. Sharepay va payer 1€ au gestionnaire du DAB (distributeur de billets), mais à l’inverse d’un paiement, il ne touche rien, même pas les 0.20%.

Lors de l’agrégation sur des cartes DEBIT, Sharepay perd 20cts pour les 2 cartes et 30cts si elles sont en CREDIT. Votre retrait aura donc coûté 1.20€ à Sharepay si vos cartes sont en DEBIT, et 1.30€ si elles sont en CREDIT.

Hors Europe, vous aurez donc compris que la parte est alors de 2.20€ en DEBIT et 2.30€ en CREDIT.

Voilà pourquoi Sharepay parle d’un modèle coûteux concernant l’agrégation de cartes bancaire. Dans le meilleur des cas, la fintech terminait à l’équilibre, mais majoritairement, elle perdait de l’argent. La solution était de facturer l’abonnement, mais également de placer une facturation sur les retraits.

Pourquoi Curve est encore ouvert si c’est coûteux ?

Il est légitime de se poser la question, surtout que Curve est antérieur à Sharepay. Il faut se rappeler qu’il y a quelques mois encore, Curve n’émettait que des cartes Mastercard Prepaid Commercial. Avec ce niveau de carte, l’interchange est fixé depuis juin 2016 à 1.70%, loin de l’interchange DEBIT/CREDIT.

On vous le disait, l’interchange est plafonné. Sauf pour les cartes COMMERCIAL, le taux est à 0.90% en France et dépasse les 2% dans certains pays Européens. Toutefois, ce niveau de carte ne peut être délivré qu’à des structures morales ou des indépendants/libéraux/auto-entrepreneurs.

Pas loin de 100% des détenteurs Curve en France ont « triché », à l’époque, pour obtenir une carte Commercial et en se déclarant« self employed ».

A chaque paiement, Curve touchait donc 1.70% et reversait 0.20/0.30% selon le niveau de la carte agrégée.

Si on reprend notre exemple de 100€ en paiement, Curve gagnait donc 1.70€ et reversait 20 cts en DEBIT ou 30 cts en CREDIT, soit un gain de 1.50 ou 1.40€ sur une telle transaction.

Lors des retraits, au-delà de 200€/mois, Curve facturait l’opération 2% et pour les transactions en devises, c’était 1% de frais qui était perçu par Curve lorsque seules les offres gratuites existaient.

Avec ce modèle, Curve était largement excédentaire à l’inverse de Sharepay.

Depuis ils prennent les particuliers et proposent donc une carte de DEBIT. Cela permet en parallèle une meilleure acceptation pour les paiements sur internet, car beaucoup de commerçants bloquent les cartes COMMERCIAL en raison des coûts.

Avec les particuliers (les « pros » sont toujours en COMMERCIAL chez Curve), ils sont à présent sur la même problématique de Sharepay, surtout en ayant supprimé les frais de 1% lors d’une opération en devise.

Cependant, il y a une différence fondamentale, c’est que Curve est Anglais. En Europe, le seul pays qui s’imagine qu’il est possible de proposer une carte et tous les services à 0€, c’est la France… Par conséquent, un anglais ou un allemand… vont trouver cohérent de payer car ils savent et ont conscience que le service a un coût et qu’eux même sont  payés pour le travail qu’ils font.

Donc Curve a eu une grosse facilité en ayant un public majoritairement anglais à faire une conversion vers son offre à 9.99£/mois (ou 9.99€/mois pour l’Euro). Mais à cela s’est ajoutée une offre à 14.99£/mois (UK uniquement pour le moment) proposant une carte en métal, mais également l’accès aux salons d’aéroports parmi d’autres services.

Curve garde également une source de revenus lorsque des opérations sont réalisées en devises le week-end. Pour cela, 0.50% de frais sont ajoutés à l’opération. Ils couvrent la variation du change (ils sont sur le taux interbancaire comme Revolut) et margent en partie sur ce montant supplémentaire.

Dernière source de revenus, au-delà de 200€/mois retirés avec une carte CREDIT agrégée, Curve facture 2% de frais (ou 2£ selon le montant le plus important des 2). Ils couvrent donc les frais que facturent les gestionnaires de distributeurs de billets.

En ayant instauré une utilisation équitable avec des frais au-delà, Curve peut donc rentabiliser les pertes des agrégations quand la carte qu’ils fournissent est en DEBIT. Ils gardent en même temps des sources de revenus avec les cartes COMMERCIAL et les offres payantes.

Comment fait Max, alors qu’ils n’acceptent que des particuliers ?

Les coûts pour Max sont similaires à Sharepay. En relisant le passage sur Sharepay, vous pouvez l’appliquer à Max.

Il y a toutefois quelques variantes pour Max, commençons par Apple Pay. Il faut savoir qu’Apple est le seul service de paiement mobile à imposer une rémunération dès que vous l’utilisez.

Lorsque vous effectuez un paiement avec Apple Pay, un pourcentage est reversé à Apple. Le secret des contrats empêche la diffusion du coût exact reversé à Apple, mais sachez qu’il se situe autour de 0.13% (avec une marge de 0.02%) en ce moment. Il était bien plus haut pour les acteurs historiques.

A cela il faut ajouter un autre coût, c’est celui de la virtualisation de votre carte. Même si Mastercard ou VISA offrent ce service généralement, Apple va le facturer à l’émetteur de votre carte… Oui les coûts pour utiliser Apple Pay sont divers et variés, mais surtout lourds et très discutables dans la mesure où vous avez déjà payé votre téléphone.

Sur ce point, Google ou Samsung Pay (Samsung offrant le même système de protection qu’Apple au niveau matériel) ne facturent rien. Ils partent du principe que vous avez acheté votre mobile. Par conséquent, il est inconcevable de facturer à un tiers le droit d’utiliser une partie hardware de votre téléphone, ce qui est logique.

Donc dès que vous utilisez Apple Pay, Max est perdant car, Max ne va percevoir au maximum que 0.20%. Il devra donc reverser au moins 0.20% à l’émetteur de votre carte, mais aussi 0.10% (prenons ce taux cadeau) à Apple.

Donc si vous partez aux États-Unis et que vous êtes fiers d’annoncer que vous n’avez aucun frais, sachez que Max en a eu. Il est donc perdant sur votre opération. Par conséquent, l’agrégation n’est pas du tout une source de revenue pour Max, c’est même une source de perte financière importante.

Max peut cependant échapper dans certains cas au paiement des 0.20% ou des 0.30% qu’ils doivent reverser à la banque de la carte que vous avez agrégée. Cela grâce à des accords de groupes dont Max profite en étant dans la maison du Crédit Mutuel. Par conséquent, si un client Monabanq ajoute sa carte dans Max, Monabanq ne touchera pas les 0.20% de l’interchange en raison de cet accord groupe.

A l’inverse de Curve, Max ne génère a pas de source de revenus en agrégation.

Le service a cependant annoncé que l’offre ainsi disponible restera toujours gratuite. Mais une brique payante sera ajoutée en y apportant de nouveaux services. Il semble donc que l’idée de rentabilité d’origine de Max ne porte pas ses fruits et que seul un taux de conversion du parc actuel en payant puisse renflouer Max.

Dans l’attente d’une offre payante, le service cherche une rentabilité au travers de l’exploitation des données à l’instar de Facebook, Google, Twitter, Instagram par exemple.

Il est toutefois important de rassurer les utilisateurs (et cela n’est pas glissé ici à la demande de Max), les données ne sortent pas Max, elles restent au sein de Max et sont exploitées uniquement par Max pour faire du profilage et vendre des campagnes à des annonceurs (ex pour des offres d’énergies, d’assurances,…).

A ceux qui précisent que Google fonctionne de la même façon, on a envie de vous répondre que c’est exact. Mais qu’on ne pense pas que Max aille jusqu’à deviner votre orientation sexuelle ou savoir avec qui vous avez des relations. Max se limite à concevoir votre profil pour connaître vos habitudes et votre comportement pour  placer des produits.

Alors oui, comme Google vous pouvez ignorer les propositions publicitaires. Mais il est fairplay de les regarder et peut être qu’une vous intéressera par curiosité en permettant ainsi à Max de gagner quelques euros.

Vous pouvez avoir le sentiment « quand c’est gratuit c’est toi le produit », mais posez-vous la question si au lieu de votre salaire, on vous gratifiait d’un simple « merci ».

Max n’ira pas chercher si vous avez un examen médical avec tel ou tel praticien. Il faut nuancer l’exploitation des données et ne pas faire de raccourcis avec la connaissance que peut avoir Instagram de vous.

Vous aurez un peu mieux compris que Max se démarque de Curve pour la partie agrégation.

Max et ses services annexes

Nous n’avons pas traité des services annexes comme la conciergerie. Max ne marge pas quand vous réservez une chambre, un séjour, une table, un véhicule ou toutes autres fantaisies que vous seriez curieux de formuler à la conciergerie Max. La couche assurance adossée à la carte est également un coût conséquent, de l’ordre de 5€/mois.

Au lieu de critiquer l’application ou autre, regardez plutôt le fait que si c’est gratuit pour vous , c’est un coût pour eux et soyez indulgents. Et en attendant l’avenir, profitez, d’autant que nos voisins ne peuvent que jalouser un tel service.

Lydia du coup, ils gagnent comment de l’argent ?

Une offre gratuite existe chez Lydia, mais étant limitée à 3 paiements par mois, autant dire qu’elle n’a aucun intérêt.

C’est Lydia Premium qui est l’offre principale, elle est facturée 2.99€/mois ou 29.99€/an (si paiement annuel). La carte est facturée 5€, ce qui est proche du coup réel de production d’une carte et transport.

Les retraits sont eux limités à 500€/mois, au-delà, 2% de frais seront appliqués avec un minimum à 1€. Après 5 transactions/mois refusées (ex paiements internet désactivés,…) 20cts seront facturés à chaque refus

La principale source de revenus, reste incontestablement l’abonnement à Lydia Premium.

L’agrégation chez Lydia n’est pas transparente, en fait, après chaque paiement, vous devez sélectionner la transaction afin de choisir sur quelle carte vous voulez la reporter. Cela oblige à disposer d’un fond de roulement sur le compte Lydia pour le paiement avant qu’il ne soit transféré.

Quand le client Lydia utilise ce transfert d’opération, alors on se trouve dans les mêmes coût que Sharepay. D’autant que comme Sharepay, la carte Lydia est une prépayée.

Le placement d’un service d’assurance semble d’avantage une source de revenus pour Lydia. Ils proposent ainsi 2 formules pour assurer les équipements nomades contre différents types de sinistres.

Conclusion

Sharepay cesse ses activités. Cependant, on voit que chaque agrégateur s’est placé sur un modèle différent pour chercher la rentabilité et les sources de revenus.

La transformation du parc gratuit en payant reste la source de revenus la plus confortable. L’avenir nous dira comment les acteurs actuels vont évoluer pour assurer la continuité de leur service, à moins qu’ils décident de suivre Sharepay et rejoindre le cimetière des Fintech.

En attendant, et tant que le service ne présente pas de risques, le conseil est toujours le même : Profitez et vous verrez le moment venu. Gardez simplement à l’esprit qu’on ne laisse pas ses économies dans une fintech, et qu’on se contente du strict minimum en fond de roulement.

Un dernier conseil, lorsque vous voyez un service qui ne correspond pas à vos attentes, il est inutile de le critiquer de manière virulente. Au mieux, soulever la distorsion entre votre vision et celle du service, mais n’allez pas vers les insultes.

Si un service ne vous convient pas, vous n’avez aucune obligation d’y souscrire. Passez simplement à celui qui vous correspond le mieux. Ne dénigrez pas les services qui font le choix du tout payant, demandez-vous si vous seriez disposé à travailler sans revenus…