Comment décarboner la banque et la finance, sans être un établissement de crédit ?

Le secteur de la FinTech est chargé et les clients extrêmement volatiles. Revolut domine très largement le secteur avec ses différentes offres. C’est à présent sur un nouveau créneau que se collent certains acteurs historiques comme bunq, mais également les nouveaux entrants. Le but est simple, chercher du client et le faire passer à la caisse. Pour cela, les acteurs jouent à fond la carte de l’écologie !

Le compte de cantonnement, un petit rappel

Nous l’avons abordé plusieurs fois. Le compte de cantonnement est un dispositif qui vise à séparer les fonds des clients de ceux de l’établissement. Ce mécanisme est utilisé par les établissements de paiements et les établissements de monnaie électronique.

Le compte de cantonnement doit être détenu par un établissement ayant une licence « crédit ». C’est la plus haute licence qui soit, et qui donne le droit de se présenter comme une « banque ». En France, généralement BNP et Arkea (Crédit Mutuel) sont les plus fréquemment employés pour cette finalité. Des contrôles sont opérés occasionnellement par l’ACPR afin de vérifier que l’ensemble des fonds appartenant aux clients sont bien présents.

Le compte de cantonnement, sa place dans la banque

Avant d’aller plus loin, nous allons utiliser le terme « FinTech » pour désigner tous les organismes qui n’ont pas de licence « crédit », et nous utiliserons le terme « banque » pour désigner les établissements qui disposent d’une licence « crédit ».

Vous avez compris que les FinTechs ne peuvent pas toucher à l’argent du cantonnement. Impossible donc pour elles de l’investir ou d’en faire quoique ce soit. Seule une banque peut faire ce qu’elle veut de l’argent et donc décider de financer tel ou tel projet.

L’ensemble des fonds déposés dans la banque, y compris ceux provenant du cantonnement sont mis en commun dans le bilan de la banque. Il est donc impossible d’identifier la provenance de chaque centime et de certifier qu’il va par exemple dans un projet « vert ». Le faire serait purement et simplement mensonger, un bon greenwashing !

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Utiliser l’équivalent du cantonnement dans des projets « verts »

Les établissements de crédit doivent obéir à des règles très strictes. Dans ces diverses obligations réglementaires, nous retrouvons les contraintes de liquidités, de piliers bâlois… qui font que la banque ne pourra jamais placer 100% de ses dépôts dans des projets verts. Les acteurs français sont d’ailleurs de très bons élèves car ils passent les stress tests de la banque centrale européenne avec brio !

En parlant de la BCE (Banque Centrale Européenne), les banques ont d’ailleurs l’obligation d’y déposer des fonds. Des fonds, que cette même BCE va prêter à d’autres banques, industries ou entreprises.

Si une FinTech promet que 100% des fonds issus des dépôts de ses clients sont investis dans des projets verts, c’est totalement faux. Cela va à l’encontre de toutes les contraintes réglementaires, et jamais une banque n’ira sur ce terrain, c’est la sanction assurée ! Si 10% des dépôts sont réinvestis dans des projets, c’est énorme… on serait plus dans l’ordre de 1 à 2% d’investissement dans des projets « verts » Le reste ira dans d’autres projets, voir même des obligations, bien plus rentables ou dans les ratios de liquidités.

Tomorrow et la Solarisbank

Disponible dans plusieurs pays en Europe, y compris en France, Tomorrow a été clairement la première FinTech à faire parler d’elle sur des projets « verts ». L’idée est simple, utiliser tout le registre marketing pour faire passer le message que les banques polluent, mais avec Tomorrow vous ne participez pas à ça.

En réalité, c’est totalement faux. Tomorrow est un intermédiaire, et vous êtes liés contractuellement à la Solarisbank. Les fonds déposés chez Tomorrow sont donc stockés à la Solarisbank, un établissement de crédit.

Comme nous l’avons vu, la Solarisbank ne peut pas différencier les fonds qui viennent de Vivid, Bitwala, Tomorrow… Tous ses partenaires voient leurs fonds intégrés dans le même bilan de la Solarisbank. Il faut alors prendre le bilan de la Solarisbank pour comprendre ce qu’elle fait de son ( votre ) argent et autant vous dire, le « vert » prend une sacrée claque.

Plusieurs journalistes et acteurs écologiques en Allemagne ont d’ailleurs soulevé ce « greenwashing » de la part de Tomorrow. Ces derniers ont passé en revue le résultat d’exercice de la Solarisbank et rapidement, il en est sorti que la Solarisbank était très loin de faire du « vert » sa priorité. On vous laisse consulter le rapport 2019 que des journalistes ont pointé du doigt : https://www.solarisbank.com/content/Offenlegungsbericht_2019_solarisBank_AG.pdf

Pour vous éviter de lire tout le fichier, nous vous avons traduit, ci-dessous, le tableau 18, page 29. Il liste l’utilisation des fonds de la Solarisbank à des fins de crédit.

Utilisation et répartitions des fonds Solarisbank à des fins de crédits
Classes d'expositions réglementairesVolume de prêts brut en K€ au 31 décembre 2019
Administrations centrales ou banques centrales210.235
Autorités régionales ou locales5,3
Organismes publics5.089
Banques multilatérales de développement0
Organisations internationales0
Instituts10.030
Entreprises38.375
Commerces en vrac148.636
Positions de risque sécurisées par l'immobilier0
Positions à risque en défaut5.552
Positions à risque associées à des risques particulièrement élevés0
Obligations garanties0
Positions de titrisation0
Instituts et entreprises avec des notations de crédit à court terme0
Actions dans des organismes de placement collectif (OPC)48,1
Positions de risque actions1.288
autres éléments14.374
Total433.632

Que peut-on y voir ? Dans le bilan global de 433M€ sur l’année 2019, 50% partent vers la BCE. Le reste s’éparpille dans différents financements, et il est clairement difficile d’ identifier un quelconque placement vert.

Attardons nous un peu sur la BCE. Solarisbank prête de l’argent à la BCE, qui elle-même va prêter cet argent à d’autres banques et entreprises. Mais à qui ? Alors en cherchant un peu, nous sommes tombés sur cet article :La BCE maintient le charbon dans le paysage du monde d’après

Petit morceau choisi :

La structure  ( Reclaim Finance par l’intermédiaire de sa directrice exécutive Lucie PINSON ) estime au final que sur les 1 100 milliards d’euros que la BCE prévoit de consacrer à des soutiens d’entreprises courant 2020, la banque communautaire a déjà dépensé 132 milliards d’euros de financements polluants pour les seuls rachats lancés en réponse à la crise du Covid-19.

Au risque de se répéter, l’ensemble des fonds déposés dans une banque, y compris ceux provenant du cantonnement sont mis en commun dans le bilan de la banque. Il est donc impossible d’identifier la provenance de chaque centime.

Que se passe t’il si vous placez 100€ dans une Fintech qui cantonne chez Solarisbank ?

  • 50€ vont être prêtés à la Banque Centrale Européenne sans qu’on ne vous demande votre avis.
  • La BCE va à son tour prêter ces 50€ et elle en prêtera environ 6 à des entreprises polluantes et cela quelque soient vos convictions écologiques.
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Solarisbank : une banque avant tout !

A aucun moment la Solarisbank ne s’est mise dans une position de greenwashing. Son objectif est clair, fournir du service bancaire clef en main à des partenaires de tous horizons. Vous pouvez donc lancer votre FinTech en un claquement de doigt, ou presque, en signant avec la Solarisbank qui vous fournit compte, carte, et outils.

Côté statut, le partenaire peut prendre des licences extrêmement basiques comme IOBSP, ou passer des véritables licences comme Établissement de Paiement. Le choix dépend donc de l’implication que vous désirez mettre dans votre projet, et de votre volonté à être le plus indépendant possible.

Vivid utilise la Solarisbank en tant que support pour ses solutions. Toutefois, la licence qu’ils détiennent leur permet une plus grande autonomie dans les produits qu’ils peuvent proposer, par exemple les produits boursiers.

La Solarisbank est un très bon acteur, en espérant qu’il ne suive pas le même chemin que son homologue Wirecard, également allemand et sur le même secteur que la Solarisbank.

Solarisbank : basculer vers une banque 100% verte ?

Ce n’est pas rentable, le « vert » ne rapporte pas, c’est une utopie. Soyez certains que si le « vert » rapportait plus que les autres investissements, toutes les banques seraient sur cette ligne politique.

Une banque est obligée de prêter dans tous types de projets. Elle doit soutenir un boulanger, même s’il ne fait pas du BIO, un hypermarché, même s’il peut faire concurrence aux producteurs locaux. Une banque va financer tant des TPE, des PME jusqu’aux entreprises du CAC 40, sans oublier les particuliers.

La Solarisbank n’est pas 100% verte et elle a bien raison, sinon elle se priverait de partenaires comme Vivid, Bitwala et bien d’autres. Elle se refuserait également à financer des TPE comme des coiffeurs, des médecins, des hôpitaux.

Lorsque vous prenez des projets comme des parcs éoliens… ce n’est pas un financement sur 5 ans qu’il faut, c’est un financement sur une décennie voir plus… Il est donc plus rentable de faire des financements à court et moyen terme, c’est-à-dire un horizon à 3 ou 5 ans.

Tomorrow et le « greenwashing »

L’idée de Tomorrow est louable, et nous avons rédigé plusieurs articles sur eux. Le dernier traitait notamment de leur carte en bois, la première carte de genre disponible en France. Ils ont été clairs sur l’utilisation de l’interchange, leurs frais de fonctionnement, le coût des comptes / équipes. Sur leur offre payante à 15€/mois ils ont là encore détaillé à quoi servait cette cotisation.

Tomorrow propose la carte en bois avec son offre « Zero », facturée 15€/mois mais apportant un ensemble de services notamment une compensation du CO2. Cette compensation vient de l’investissement des fonds de Tomorrow et non des clients, dans des secteurs permettant de compenser votre empreinte carbone.

Ils ont d’ailleurs précisé, que la carte en bois reste active et pleinement fonctionnelle même si le client annule après son essai de 14 jours sans frais, ou après le premier mois à l’offre « Zero ». Vous avez donc par la suite une carte en bois à 0€/mois avec aucun frais lors de paiements en devises.

Le problème qu’ont pointé du doigt les journalistes allemands, c’est le delta entre la somme déposée par les clients de Tomorrow sur les comptes, et le montant investi dans les projets « verts ». Ce delta de presque 90% va forcément ailleurs, exemple dans des industries carbonées.

On insiste, car cela est important. Quand Tomorrow affirme qu’aucun centime ne va dans les industries qu’elle considère comme « sales », cela est impossible. Les fonds entrent dans le bilan de la Solarisbank qui n’a pas de politique 100% verte.

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Tomorrow et les investissements dans les projets

Légalement, Tomorrow n’a pas le droit d’investir l’argent de ses clients, ni même y toucher. Par conséquent, ils ont simplement un contrat avec la Solarisbank, par lequel, la Solarisbank s’engage à acheter des produits « verts ». Toutefois, jamais ce contrat ne portera sur 100% des dépôts en raison des contraintes légales.

Des informations connues sur ce type de montage, la Solarisbank place moins de 5% dans des produits « verts ». Le reste ira là où elle le souhaite, et selon les envies de la Solarisbank.

La Solarisbank a donc le dernier mot sur les projets vers lesquels les investissements seront effectués. Elle sera également seule décisionnaire des partenaires qu’elle retiendra pour ces investissements. Car oui, la Solarisbank ne va pas en direct sur ces produits « verts », elle va simplement transférer une partie des fonds à un partenaire qui va les diluer à nouveau. Au bout d’un moment, c’est comme l’homéopathie, il sera difficile de retrouver une trace tellement c’est dilué 🙂

Les banques en France ne sont pas « vertes » ?

Les contraintes réglementaires ne permettent pas aux banques de faire ce qu’elles souhaitent. La réglementation Européenne détermine le cap que les banques doivent suivre. Les investissements ISR/ESG (Investissement Socialement Responsable) peuvent ainsi prendre du terrain depuis 2018 dans les banques.

La problématique est très simple, les investissements ISR rapportent nettement moins aux investisseurs. Par conséquent, cette part du capital mondial est plus proche de 1% que de 10%. Lorsqu’on achète des actions, des titres… on attend un rendement et on va vers le rendement le plus attractif. Ce comportement est parfaitement normal de la part des investisseurs qui veulent percevoir trimestriellement les dividendes de leurs placements.

En 2019 d’ailleurs presque toutes les banques ont pris des engagements. Certains vont sortir rapidement, c’est-à-dire à l’horizon 2030, d’autres cela va s’étaler car elles ne peuvent pas lâcher les entreprises subitement. Sortir plus rapidement serait un désastre économique et sur l’emploi. Les banques avancent donc, partout dans le monde avec une recherche de stabilité pour l’emploi et pour l’environnement, une équation qui n’est pas simple.

Ne plus financer de projet « carboné », cela veut dire également ne plus faire de prêt pour des véhicules thermiques. Mais combien de personnes peuvent aujourd’hui ne prendre que des véhicules 100% électriques ?

Les banques en France ne sont pas « transparentes » ?

Les rapports annuels pour présenter les banques sont tous identiques. Vous avez vu celui de la Solarisbank, vous semble t’il plus clair que celui des autres acteurs ? La réponse est clairement non. Le but d’un tel rapport est une obligation réglementaire, il présente donc tous les chiffres et est destiné aux analystes financiers pour étudier la dynamique d’une banque.

La transparence, c’est par exemple de publier ses comptes. Et à ce « petit jeu », rares sont les FinTechs qui s’y collent. On souligne Max, qui est l’une des rares FinTechs à publier ses comptes, donc le monde de la FinTech est bien plus opaque que celui des banques.

Investir dans des projets « vert »

Les banques évoluent selon les possibilités réglementaires, il faudra donc laisser le temps au temps. Il y a une urgence climatique, mais les banques ne pourront pas aller plus vite que la réglementation européenne.

Le secteur de la banque n’est pas l’unique levier pour réduire les émissions de CO2, d’autant que les sociétés ont de multiples canaux de financements. Ce n’est pas demain que les investisseurs vont retirer leurs actions sur ces sociétés. Tant que des dividendes sortent, qu’elles sont supérieures à d’autres projets, ces sociétés garderont la préférence des investisseurs.

L’État pourrait se saisir du dossier et aligner une échéance à 2030 pour tous les acteurs. Mais on va se heurter aux risques sur l’économie et l’emploi. Comme nous le disions l’équation est compliquée.

Si vous avez une volonté de réduire l’usage de vos fonds à des énergies « charbon », il faut alors choisir des banques qui ont pris positions claires pour les industries d’hier. Chez Solarisbank, vous ne trouverez pas cela, alors que vous pouvez le trouver auprès de plusieurs banques en France. La sortie du « charbon » est déjà un grand pas dans les banques, les évolutions vont se faire progressivement.

Economie verte : Les FinTechs ne pèsent pas dans le jeu

Derrière les discours, il y a la réalité. Tomorrow par exemple est insignifiant dans le paysage de la Solarisbank, Vivid est devant en termes de rendement pour la Solarisbank. Vivid ne prône aucune orientation « verte ».

Ce n’est pas Tomorrow qui fera bouger les lignes. La seule possibilité de contribuer un peu, serait que Tomorrow passe en licence « crédit ». A cet instant, ils seraient maîtres de leurs investissements, bien que les contraintes réglementaires imposent tout de même de placer des liquidités à la BCE.

Supposer qu’en quittant sa banque pour Tomorrow on participe au changement d’orientation du système financier est une hérésie, une utopie. Surtout en allant vers la Solarisbank qui n’a pris aucun engagement sur ce terrain.

Le système de la finance est bien trop vaste pour être changé ou bouleversé. Sa complexité est également un mécanisme de stabilité pour de nombreuses entreprises. Demain si vous coupez toutes les vivres de tous les pétroliers, vous courrez à la catastrophe humaine. Les gens ne pourront plus se rendre au travail, les groupes électrogènes d’hôpitaux ne pourront plus fonctionner…

Conclusion

Nous ne sommes absolument pas des climatosceptiques, loin de là même. Toutefois, nous sommes une équipe lucide et savons qu’il y a de nombreux leviers pour permettre de réduire le CO2. On pense d’ailleurs qu’il n’est pas forcément intelligent de vendre une idée « verte » et des promesses en jouant sur les mots.

A l’échelle d’un consommateur, il ne faut pas s’autoflageller car vous roulez avec un véhicule thermique ou que vous achetez des produits qui viennent de l’autre bout du monde. Chacun fait avec ses moyens, avec sa bourse et ses finances. Votre effort peut déjà consister à recycler ce qui peut l’être, de privilégier la marche, les transports en commun… Consommer responsable sans pour autant se priver si on veut partir en voyage en avion.

Faites attention aux mots, ils ont un sens. Par exemple, si on vous dit « on ne financera jamais » c’est très différent de « vous ne financerez jamais ». Concrètement, la FinTech peut signer un engagement avec la Solarisbank pour que 5% des dépôts de ses clients aillent dans un projet de parc éolien. Mais jamais elle ne pourra empêcher la Solarisbank d’utiliser dans les 95% tout ou partie de cette somme pour financer une usine à charbon.

Faites toujours la part des choses entre le marketing, et la réalité. Les mots ont un sens, et selon la tournure retenue, vous pouvez penser que votre argent n’ira jamais dans tel secteur d’activité, ce qui est faux.