Les Titres Restaurant : Quel est le coût du dispositif ?

Dans le précédent article dédié à la délivrance et l’usage des TR (Titres Restaurant), nous avons maintes fois rappelé que les coûts étaient exorbitants. Nous allons à présent développer cette partie et vous expliquer comment se déroule le remboursement pour les commerçants.

7 acteurs pour un énorme marché

Ne devient pas émetteur de TR qui le souhaite. Il faut obtenir un statut « émetteur » auprès de la CNTR (Commission Nationale des Titres Restaurant).
À ce jour, on trouve donc par ordre alphabétique :

  • Apetiz : Groupe Banque Populaire Caisse d’Épargne.
  • Chèque Déjeuner : Groupe Up.
  • Swile : anciennement Lunchr.
  • Pass Restaurant : Groupe Sodexo.
  • Resto Flash : Société Octoplus.
  • Ticket Restaurant : Groupe Edenred.
  • Wedoofood : Société Wedoogift.

Certains acteurs ne fonctionnent qu’en France. D’autres comme Edenred sont incontestablement les leaders sur le marché et opèrent dans plusieurs pays d’Europe. Pour autant, vous ne pouvez pas utiliser votre chèque ou carte TR dans un autre pays, même si le logo de l’émetteur est affiché chez le commerçant.

À quelle sauce sont mangés les restaurateurs ?

Nous allons vous lister les coûts de chaque émetteur de TR. Ces tarifs s’entendent par transaction, et nous les présentons toujours par ordre alphabétique pour éviter toute préférence. Ces frais sont supportés par le commerçant à chaque fois que vous utilisez un TR chez ce dernier. On indique le montant HT (Hors Taxe) pour le commerçant, pour rappel, 20% en France métropolitaine, 8,5 % en Guadeloupe, Martinique et Réunion et 0 % à Mayotte et en Guyane. Dernière indication, les jours annoncés s’entendent toujours en ouvrés (lundi – vendredi).

Les frais lors du paiement par carte TR

  • Apetiz : 3.85% + 0.04€ / transaction.
  • Chèque Déjeuner : 3.70% + 0.03€ / transaction.
  • Lunchr : 3.50% / transaction.
  • Pass Restaurant : 3.75% + 0.08€ / transaction.
  • Resto Flash : 1.95% / transaction.
  • Ticket Restaurant : 3.80% + 0.04€ / transaction.
  • Wedoofood : 3.50% / transaction.

Lors d’une transaction par carte bancaire classique, un commerçant, disposant d’un contrat monétique auprès d’une banque, supportera en moyenne, hors abonnement, des frais de l’ordre de 0,35%. Un commerçant utilisant des solutions alternatives comme sum-up ou izettle aura des frais à hauteur de 1,75%.
Comme vous pouvez le voir, les commissions sur les TR représentent une véritable mine d’or pour les acteurs du secteur. Alors tous se réfugient derrière la dénomination « apporteur d’affaire ». C’est-à-dire qu’ils considèrent que 3% c’est une commission d’apporteur d’affaire, et le reste des frais techniques. Les restaurateurs, par exemple, se retrouvent obligés de payer comme si le client était venu chez lui grâce à l’émetteur de la carte TR, et non spontanément.
Il serait donc judicieux que le TPE demande au client « Etes-vous venu car vous avez trouvé ce commerçant sur la carte des partenaires de votre carte ? ». Si le client ne répond pas, ou répond non, alors seule la commission technique est perçue, si le client répond « oui », alors la commission « apporteur d’affaire » est prise en complément.
Si certains fréquentent Bagelstein, ils auront peut-être remarqué que parfois le TPE pose une question après la saisie du code PIN. Il est rapide de répondre à cette courte question.
Ne rêvons pas, les émetteurs de cartes TR ne vont pas s’aventurer demain dans une régulation à 0.20% de leurs cartes, qui sont pourtant des cartes de type « PREPAID ».

Les frais lors de l’utilisation des chèques TR

  • Apetiz : 4.80%, si règlement à 3-5 jours. 1.77% si règlement à 21 jours.
  • Chèque Déjeuner : 4.60%, si règlement à 3-5 jours. 1.95% si règlement à 21 jours.
  • Lunchr : Non proposé par l’établissement.
  • Pass Restaurant : 4.99%, si règlement à 3-5 jours. 1.55% si règlement à 21 jours.
  • Resto Flash : Non proposé par l’établissement.
  • Ticket Restaurant : 4.90%, si règlement à 3-5 jours. 1.70% si règlement à 21 jours.
  • Wedoofood : Non proposé par l’établissement.

A ces coûts s’ajoutent ceux de la CRT (Centrale de Règlement des Titres)…
Chaque remboursement via la CRT, il faut ajouter 6.60€/remise + 1.40€ pour l’expédition. Vous oubliez de mettre le tampon de l’établissement, ou il est illisible, 10€/remise en supplément. Le bordereau est absent ou présente une erreur / pas lisible 10€/remise également…
Dans tous ces coûts, nous vous faisons grâce des frais liés aux abonnements et affiliations vers les différents émetteurs de TR. On pense souvent que les restaurants margent bien. Mais ces marges, payées par tous les clients, servent également à couvrir les frais de services comme l’acceptation des TR chèque / carte.
Même les nouveaux acteurs comme Swile (ex Lunchr), ne viennent pas sur le secteur en cassant les tarifs.
Pour accepter la carte TR, le professionnel doit se déclarer auprès de la CNTR et de chaque émetteur qu’il souhaite accepter dans son établissement. La procédure est plus ou moins simple selon l’émetteur de TR. Il arrive parfois que certains franchisés ne s’affilient pas et une carte passe dans la même enseigne mais pas chez eux.
Pour accepter les chèques, le professionnel doit uniquement se déclarer à la CNTR.

Le coût pour les employeurs qui délivrent des TR

Si vous pensiez que les employeurs échappaient aux frais, c’était vous tromper sur le modèle économique des émetteurs de TR. Les employeurs doivent également participer aux différents coûts :

  • La prestation TR : L’employeur va payer une somme correspondante aux nombres de TR qu’il a en circulation (chèque ou carte).
  • Le chargement TR : C’est un coût que paye l’employeur à chaque fois qu’il recharge votre compte TR. Dans certain cas il est fixe, dans d’autres c’est un % du montant qu’il a rechargé.

Ce sont les 2 principaux coûts que payent les employeurs et qui se négocient selon la taille de l’entreprise, le volume de salariés adhérents au dispositif, mais surtout le montant du TR.
A ces coûts, on retrouve souvent des frais pour l’expédition des cartes, la gestion mensuelle des cartes, la fabrication d’une carte suite à un défaut / perte / vol…
Il est impossible de vous donner un chiffrage très précis pour tous les émetteurs. Comme nous l’indiquions, cela dépend des volumes. On ne peut que vous dire qu’on tourne approximativement à 2% du montant chargé pour l’ensemble des frais en moyenne.
Le chèque reste le titre le moins couteux selon les entreprises. Il nécessite cependant, une interaction avec l’employé afin de lui délivrer la formule de chèque pour le mois. La carte permet de dématérialiser à 100% toute la paye.

Mastercard, Visa et CONECS

On ne vous présente plus Visa et Mastercard, mais on est bien obligé de vous parler un peu du petit nouveau CONECS. Derrière ce nom se cache en réalité le nom de 4 émetteurs historiques… Vous les avez ? Allez, on vous les donne, il s’agit de Natixis Edenred Chèque déjeuner et Sodexo, et le CO c’est pour COnnexion.
CONECS est un réseau dit « fermé », c’est-à-dire qu’il est privatisé pour une seule activité, l’acheminement et la collecte des transactions effectuées avec les cartes TR en France. Pour le moment, seules les cartes délivrées par Apetiz (BPCE/Natixis), Up (Chèque Déjeuner), Pass Restaurant (Sodexo) et Ticket Restaurant (Edenred), sont potentiellement compatibles.
Utiliser CONECS nécessite pour le commerçant, d’installer une application spécifique dans son terminal de paiement. Celle-ci permettra de reconnaître les cartes CONECS et ainsi passer via ce réseau pour obtenir l’autorisation de paiement.
Historiquement, les cartes TR utilisaient les réseaux Visa ou Mastercard pour effectuer ce pont entre le commerçant et l’émetteur. Mais les émetteurs de cartes TR ont décidé de migrer afin de ne plus payer de frais à Visa et Mastercard. Rassurez-vous, les coûts étaient très loin de ceux pratiqués aux commerçants.
Utiliser CONECS nécessite donc d’émettre de nouvelles cartes avec un BIN/IIN dédié au transit via CONECS. A partir de là, ce n’est plus la banque du commerçant qui joue le rôle d’acquéreur mais CONECS directement. On passe d’un modèle en 4 coins, c’est-à-dire ouvert, à un modèle en 3 coins, donc fermé.
Lors de sa fermeture de caisse, le commerçant devra, en complément de sa déclaration, télécollecte CB effectuer également celle de CONECS. Il s’agit donc d’une double opération pour le commerçant. Notez que par défaut, les télécollectes ne sont pas journalières chez CONECS, mais hebdomadaire. Par conséquent le commerçant sera payé sous 7 jours minimum, sauf si c’est un grand accepteur comme un hypermarché.
CONECS, à l’instar de Visa ou Mastercard, ne s’occupe pas de payer le commerçant. C’est directement l’émetteur de la carte TR qui paye le commerçant. Dans certains cas, les émetteurs conservent immédiatement les frais, dans d’autres, ils payent la totalité et font une facture indépendante pour plus de transparence.
La migration vers CONECS est surtout économique, car CONECS est obligé de respecter et suivre les règles dites « EMV » afin que leur application puisse être déployée dans un TPE et lire une carte à puce.
Que ce soit sur Visa, Mastercard ou CONECS, il n’y a pas de offline, l’ensemble des transactions doivent se faire en online afin que le contrôle de votre disponible sur la journée et compte soit effectué.

Payer au-delà de 19€ avec une carte TR

Vous connaissez probablement Curve, la société historique et leader de l’agrégation de paiement par carte bancaire. On a vu plusieurs acteurs copier son idée et l’adapter à leur sauce, avec plus ou moins de succès.
Dans ces acteurs, nous trouvons Swile (ex Lunchr) qui propose à ses porteurs de carte Visa (anciennement Mastercard), de compléter la différence avec leur carte bancaire automatiquement. C’est très simple, vous voulez payer 20€ dans un restaurant, mais la limite est à 19€, ou alors vous n’avez plus 19€ sur votre compte. Swile va prendre le delta directement sur votre carte bancaire traditionnelle, comme le ferait Curve. Si l’opération passe, le commerçant a un message « paiement accepté » sur son terminal, à défaut, la transaction est refusée.
Ils ne sont pas les seuls sur ce créneau, il y a également Sodexo. Toutefois, Sodexo accuse un petit retard dans le déploiement à cause de la crise sanitaire en France. Un émetteur de TR qui devait proposer pour l’été l’agrégation, Apple Pay, et également une solution maison sous Android afin de paiement avec son mobile.
En tant qu’usager, vous pouvez vous dire « génial » … Mais il y a aussi une notion de frais… Pour le commerçant, il est bien plus intéressant financièrement de vous limiter à 19€, et payer le delta directement avec votre carte ou votre mobile, cela lui reviendra nettement moins cher.
Il est certain que quand on voit les tarifs pratiqués par les émetteurs de cartes TR, on comprend pourquoi les commerçants ne sont pas motivés à aller au-delà de 19€. Certains employés ont même eu ordre de ne pas dépasser 19€, et ne pas accepter d’aller au-delà. Cela peut également se faire via un paramétrage sur le TPE afin de bloquer le BIN de Swile à 19€.

L’avenir c’est la carte ou le chèque TR ?

La réponse est très simple. C’est la carte TR, tout simplement car celle-ci est poussée par les émetteurs auprès des entreprises. La promesse d’un outil de gestion plus simple, plus complet pour balayer les chèques.
Les employés n’ont pas toujours leur mot à dire, et quand on demande, le chèque garde la préférence. Il faut beaucoup d’arguments pour imposer la carte, et certains sont refroidis par les déboires de leurs collègues (carte refusée car « online » impossible, ou utilisation un week-end, limitée à 19€/jour…). Le chèque, c’est 100% « offline » et c’est instantané le paiement, aucun dysfonctionnement technique.
Il y aura des réfractaires à la carte, mais la pression sera tellement forte sur les entreprises que le choix ne sera plus possible. Il est clairement dans l’intérêt financier des émetteurs de TR de basculer sur les cartes. Les gains sont bien supérieurs, car la majorité des restaurateurs faisaient un règlement en « lent », c’est-à-dire qu’ils acceptaient un délai de 21 jours pour être payés.
Il y a très peu de chance que les émetteurs de cartes TR décident de ramener leurs taux à quelque chose de raisonnable comme 0.50%, sans fixe, ni autre frais de type « apporteur d’affaire ». Sur ce point, même American Express qui était connu pour ces tarifs démesurés a revu sa copie et s’aligne en dessous de 1% sur des nouveaux contrats, avec même une gratuité totale selon le CA du commerçant.

Conclusion

Derrière les façades et les promesses de modernisation, les nouveaux acteurs ne font pas beaucoup mieux que les anciens leaders du secteur.
Les commerçants sont malheureusement toujours les grands perdants dans le monde du paiement par carte. Les frais sont toujours laissés à leur charge, de quoi les exposer à des tarifs très élevés. Ils peuvent bien entendu refuser la carte, mais l’argument qui leur est fait « Vaut mieux perdre 4% que 100% si le client va chez le collègue ».
Ce n’est plus un choix à ce niveau, et pour autant, l’Europe ou la France ne cherchent pas réguler ce marché. On voit pourtant que la France essaye de porter des modifications dans la politique Européenne, exemple l’importation d’une cartouche de cigarette par personne et non 4. Mais sur ces sujets comme la mise à mort de l’interchange, il n’y a pas de réaction.
On constate quotidiennement les frais supportés par les commerçants et qui repartent vers les émetteurs de cartes.Pour autant, les règles ne changent pas, les frais ne baissent pas. Il serait pourtant tellement plus simple de les supprimer, comme cela avait été fait pour les chèques bancaire (et non les chèques TR).
Les FinTechs gravitent dans ce secteur de la monétique, mais n’en changent pas les règles, c’est dommage. Elles auraient pu mettre un coup de pied dans la fourmilière au lieu de s’aligner et s’asseoir à la même table.
Seule solution pour les commerçants, et les restaurateurs, augmenter les tarifs afin d’intégrer ces coûts. Mais finalement, ce sont tous les clients qui payent le prix de cette politique financière laissée sur les professionnels. On comprend aisément pourquoi ces sociétés montrent du doigt les chèques et le cash, il n’y a pas d’argent à se faire dessus…
Photo par Matthew Henry pour Burst