Wirecard : les conséquences

Si on en croit la presse française, c’est un séisme en Allemagne, et Wirecard est en train de fermer. Des articles qui sont tous plus alarmistes les uns que les autres. Pourtant aucun n’aborde la séparation des activités de Wirecard.

Wirecard, une entreprise à multiples activités

Il y a deux pays majeurs pour Wirecard. D’un côté le Royaume-Uni où on trouve une société « Wirecard Card Solutions Ltd (WDCS) » mais aussi « Wirecard Bank AG ». On trouve ensuite en Allemagne une société qui se nomme également « Wirecard Bank AG » et une autre qui s’appelle « Wirecard AG ».
Nous allons nous concentrer sur trois de ces  entités, la société anglaise Wirecard Bank AG n’étant que peu ou pas du tout impacté. Pour mieux comprendre la suite, il est important de retenir les 2 points suivants :

  • En Allemagne il y a 2 entités juridiques séparées.
  • Il en est de même au Royaume-Uni.

Les filiales comme « Wirecard Asia Pacific » sont donc toutes séparées sur le plan administratif.

La galaxie Wirecard en Europe

Wirecard AG (DE)

Wirecard AG est une société cotée à la Bourse de Francfort (DAX et TecDAX, ISIN DE0007472060). C’est en réalité le haut de la pyramide chez Wirecard. La société a été créée en 1999. Au dernier comptage en 2019, elle compte 5.154 employés.

Wirecard Bank AG (DE)

Cette société fait partie de la galaxie Wirecard AG depuis 2006. Elle dispose d’une licence d’établissement de crédit auprès du régulateur allemand. Ses activités sont essentiellement basées en Allemagne. Elle propose l’émission de cartes (débit et crédit), l’acceptation de paiements pour des commerçants, et d’autres services d’évaluation du risque et crédits.
L’un des services destinés aux particuliers est « Prepaid Trio », un compte bancaire allemand (Giro Konto), avec 2 cartes, une Visa et une carte adossée au réseau domestique allemand (Girocard).
C’est le seul établissement bancaire à proposer aux allemands une carte « Girocard » sans contrôler leur situation auprès du fichier central des scores allemand nommé « Schufa ». Pour rappel, cette carte est essentielle en Allemagne, car les cartes Visa (incluant V Pay) ou Mastercard (y compris Maestro) sont pas toujours acceptées.
Plus récemment, Wirecard Bank AG a mis en ligne un service nommé boon.PLANET, à ne pas confondre avec boon. boon.PLANET est un service de compte bancaire, avec versement d’intérêts sur les dépôts à hauteur de 0.75%.

Wirecard Card Solutions Ltd (UK)

C’est la filiale de Wirecard au Royaume Uni. Elle a rejoint le giron de Wirecard en 2011. Cette filiale est indépendante de ses sœurs allemandes. Elle détient ainsi un lien direct avec Visa et Mastercard, tout en étant dotée d’une licence de monnaie électronique auprès de la FCA (régulateur britannique).
Son activité principale c’est le B2B. Elle assure l’émission de cartes pour des acteurs comme Curve, Tymit, EasyJet, PFC (une FinTech Suédoise), SimpledCard (une FinTech Néerlandaise) … La liste est très longue.
Wirecard Card Solutions Ltd propose donc un service de BIN Sponsorship. Il s’agit de la délivrance de carte via leur agrément Visa et Mastercard. Mais ils vont plus loin en proposant un service complet de carte liée à un compte à recharger pour faire usage de la carte délivrée.
Wirecard Card Solutions Ltd (UK) est l’équivalent de Treezor en France

Les actions à la suite du scandale

Un dossier d’insolvabilité a été déposé par Wirecard AG, en Allemagne. Elle ne concernait pas les autres structures juridiques de Wirecard. Aucune information n’était donc connue pour Wirecard Bank AG. Le conseil d’administration devait vérifier s’il était nécessaire de conduire la même procédure pour Wirecard Bank AG.
Pour l’heure, Wirecard Bank AG n’est pas concernée par la procédure d’insolvabilité. L’autorité de tutelle allemande (BaFin) est déjà en place pour les contrôles de Wirecard Bank AG. Première décision prise, tout le pouvoir décisionnel est transféré de Wirecard AG à Wirecard Bank AG pour les activités de Wirecard Bank AG.
Diverses sources indiquent que BaFin vérifie que les encours des clients, estimés à 1.7 milliards d’euros chez Wirecard Bank AG sont bien présents. En parallèle, la capacité à survivre seule pour Wirecard Bank AG est également examinée par BaFin.
En cas de problème, le mécanisme de protection des dépôts prendra la relève pour les clients qui relèvent de Wirecard Bank AG. Pour le moment, au 26 juin, les activités de Wirecard Bank AG continuent. Elles sont toutefois ralenties par un contrôle manuel et individuel des flux sur les services proposés aux clients de Wirecard Bank AG.
Pour vous donner un ordre d’idée, un virement prend actuellement une bonne semaine. Il s’agit du temps nécéssaire pour qu’il soit contrôlé par BaFin avant d’être porté au solde de votre compte détenu chez Wirecard Bank AG.

La décision de la FCA, l’autorité de tutelle anglaise

Pour une raison encore non précisée, l’autorité de tutelle anglaise (FCA) a pris une mesure ce 26 juin en fin de matinée afin de suspendre l’une des 2 licences de Wirecard détenue chez eux, à savoir celle de Wirecard Card Solutions Ltd.
Dans un premier temps, un impact fût constaté sur les services ayant des fonds chez Wirecard pour fonctionner. La suspension de la licence interdisait de fait toute entrée ou sortie d’argent sur les comptes détenus par Wirecard.
Toujours le 26 juin, peu avant 14h, un coup de tonnerre se fait entendre. Cette fois, les sociétés qui disposent de leur propre licence, mais utilisent Wirecard Card Solutions Ltd pour un service (émission de carte, cœur bancaire, wallet…) sont coupées nettes dans leurs services.
Mastercard et Visa sont eux obligés de paralyser temporairement les cartes délivrées dans le cadre d’un BIN Sponsorship. Les raisons restent encore floues pour le moment, car ces services auraient été en mesure de continuer à opérer dès lors qu’ils n’avaient aucun fond chez Wirecard Card Solutions Ltd. Des rumeurs laissaient entendre que Visa et Mastercard étaient en réflexion pour cesser les services proposés à Wirecard Card Solutions Ltd. Il faut croire que la réflexion a laissée place aux actes.
Il est impossible de savoir quand est-ce que la FCA va rétablir la licence de Wirecard Card Solutions Ltd. Pour le moment, les reproches ne sont pas encore identifiés contre Wirecard Card Solutions Ltd.

Curve et la suspension de Wirecard

Curve a en réalité une licence depuis quelques années auprès de la FCA afin d’opérer en partenariat avec Wirecard Card Solutions Ltd. Ils ont décidé de faire une nouvelle entité nommée Curve OS pour séparer l’ancienne de la nouvelle licence détenue.
Nous savons que Curve utilise les outils métiers de Wirecard Card Solutions Ltd pour gérer les flux de ses cartes. Les autorisation sont quand à elles gérées par GPS ( Global Processing Services ). Par conséquent, la suspension des activités de Wirecard Card Solutions Ltd a un impact sur Curve qui n’a plus la capacité d’opérer sur ses outils métier.
Le 26 juin, en début d’après-midi, Curve annonce à ses clients qu’en réalité elle est bien plus dépendante de Wirecard Card Solutions Ltd qu’elle ne le laissait croire dans ses précédentes annonces. Le constat est le même pour l’établissement MCO (crypto[.]com) qui s’est avéré bien plus lié à Wirecard Card Solutions Ltd que son PDG le disait.
Pour Curve, la situation actuelle est très embarrassante, mais nullement une fatalité. La société avait déjà prévu depuis quelques semaines de quitter Wirecard Card Solutions Ltd pour internaliser son service. D’après les informations que nous avons, tout devrait être opérationnel pour début juillet. Il se dit que pour le 6 juillet, le service sera pleinement de retour.
Concernant les cartes émises, il n’est pas obligatoire de refaire l’émission. Par exemple Revolut faisait appel à Optimal Payments (Paysafe) pour ses cartes Mastercard, avant de changer de partenaire. Pour autant, les cartes qui étaient déjà émises ont continuées de fonctionner sans interruption. La même chose est possible pour tous les BIN Sponsorship qui sont chez Wirecard Card Solutions Ltd.

Orange Bank et Wirecard

L’établissement Orange Bank est aussi en lien avec Wirecard. C’est l’entité allemande Wirecard AG qui gère les services pour Orange Bank.
Il est difficile de connaître l’ensemble des services utilisés par Orange Bank et qui passent par Wirecard AG. Certains sont même liés à Wirecard Bank AG (DE), qui on le rappelle, n’est pas impactée par la procédure à ce jour.
Si la licence de Wirecard Bank AG n’est pas suspendue, les services comme le paiement mobile devraient continuer à fonctionner normalement pour les clients d’Orange Bank. Mais l’autorité de contrôle française (ACPR) peut décider de fermer le passeport de Wirecard Bank AG en France. Si l’ACPR venait à prendre une telle mesure, le service s’arrêterait net, tout comme celui de Curve.
On doute que Wirecard Bank AG voit sa licence en France mise en suspend par l’ACPR. L’autorité française va très certainement attendre l’avis de son homologue allemande (BaFin).

L’après Wirecard

Ce sera très certainement le scandale de l’été. Il touchera non seulement le comportement du régulateur allemand, mais également le cabinet qui s’occupait de certifier les comptes. Il est reproché à ce cabinet de ne jamais avoir vérifié que les fonds existaient bien en Asie.
La première conséquence, sera clairement le renforcement des pouvoirs de l’autorité de tutelle allemande. Ce qui ne sera pas du goût des FinTechs allemandes comme N26, car les contrôles vont s’intensifier et être bien plus complets.
La seconde conséquence sera un frein à l’innovation, BaFin va avec certitude creuser encore plus chaque dossier. Une autorité déjà réputée comme « dure », va l’être encore plus.
L’autorité ne fera plus confiance aux cabinets, même réputés qui valident les comptes. Elle se chargera de faire les vérifications directement.
Ce n’est pas quelque chose de souhaité par les FinTechs. Prenez l’exemple de votre déclaration fiscale, vous préférez quand même faire les déclarations seuls. Imaginez que demain, chaque déclaration, vous deviez tout justifier, par exemple chaque kilomètre parcouru, avec des preuves que vous avez bien effectué le transport, sans covoiturage ou autre. C’est une pression énorme, surtout si en plus vous devez sortir tous les relevés de compte et expliquer chaque mouvement un par un et fournir les relevés croisés.

Un coup dur pour les FinTechs

Tous les acteurs vont subir ce scandale, même des historiques comme Revolut. Les régulateurs vont être encore plus pointilleux, et surtout, une défiance va s’installer. Il deviendra presque normal pour un client de supposer que ses fonds ne sont pas en sécurité chez ce nouvel acteur.
Pour le moment chez Wirecard, un doute plane pour tous les déposants qui ont des fonds non couverts par la licence Wirecard Bank AG. Tous ces profils n’ont aucune garantie de revoir leurs fonds, même les commerçants qui ont l’acceptation de leurs paiements chez Wirecard craignent de ne pas revoir leur dépôt de sécurité.
Le milieu de la FinTech va forcément en garder une trace pour toujours. Les nouveaux acteurs vont inspirer la défiance. Les investisseurs seront probablement moins ouverts à financer sans fin ces fintech. Certains experts craignent même des faillites à la chaine de plusieurs acteurs, privés de financement par des investisseurs devenus frileux. Le mal est fait, le retour en arrière n’est plus possible. La confiance est à présent brisée.

Conclusion

Certains voient cet éclatement comme une chance. Une opportunité d’arrêter de financer des FinTechs qui perdent continuellement des millions d’euros, avec une capacité à être rentable qui s’éloigne plus les années passent. Une manière d’assainir le marché, et stopper la fleuraison des FinTechs tous les mois.
Pour d’autres c’est l’inverse. C’est un signal très négatif qui va jeter le discrédit sur tout un milieu qui, pour certains, n’ont rien à se reprocher.
Une chose est certaine, ce n’est que le début. L’histoire Wirecard va animer les discussions encore de nombreuses semaines. L’actualité va faire qu’une information deviendra rapidement obsolète, surtout dans les prochains jours.